6/2012 – Ars du Maroc

6/2012 – Ars du Maroc

Uiso Alemany
L’homme en construction

Uiso Alemany est un artiste libre, un homme qui ne s’est jamais laissé enfermer dans une doctrine ou des critères bien définis. Il revendique un travail plastique qui n’est ni une reproduction, ni une imitation de la réalité mais “l’invention d’espaces habités philosophiquement et intellectuellement”.

 

Propos recueillis par Michèle Desmottes Photos

Uiso-Alemany-sur-Art-du-Maroc-1Libre, Uiso Alemany l’est aussi géographiquement, ne cessant en effet de voyager et de résider de par le monde où, comme le souligne Roman de la Calle “A chaque déplacement: une série artistique. A chaque expérience: une œuvre. Et à l’inverse. Sans jamais cesser d’aller au delà des genres picturaux. Uiso Alemany est ainsi, contaminant et hybride dans ses propositions picturales, ouvert et vital dans ses aventures existentielles. En fin de compte, il s’agit de ne pas instaurer de frontière entre la biographie artistique et la biographie personnelle.” En résidence au Maroc, Uiso Alemany y a travaillé son nouveau thème L’homme en construction. Interview d’un grand de la peinture espagnole actuelle, durant la Biennale Internationale de Casablanca où il présentait ses derniers travaux.

Maroc Premium : Peut-on vous qualifier d’artiste itinérant tant vous avez voyagé et tant chaque voyage semble être le point de départ d’un nouveau travail?

Uiso Alemany : De fait, le nomadisme a été une constante tout au long de ma vie. Je pense que cela a toujours enrichi mon travail et que chaque voyage m’a ouvert de nouveaux horizons. Le voyage fonctionne souvent comme une catharsis. Il se traduit souvent par un sentiment d’inquiétude, car nous avons conscience d’aller vers l’inconnu, mais implique inévitablement de l’émotion, des surprises et de la magie. C’est comme une fuite en avant, une aventure passionnante qui n’est jamais sans risque. En entrant dans des univers qui nous sont inconnus, tout change, tout est nouveau. Notre regard et notre perception subissent une vraie métamorphose. En voyageant, on s’éloigne de la routine. On change d’environnement, d’atelier. Tout est nouveau et différent. Sans m’en rendre compte, ce lieu nouveau commence à exercer une forte influence sur le travail en cours. La magie, la surprise s’installent dans les œuvres qui se créent. Je suis le premier à être surpris par les changements qui apparaissent. Il ressort de chacune de ces expériences des choses nouvelles et excitantes. Et c’est exactement ce que peut percevoir le spectateur.

– Quand avez vous commencé cette série de voyages? Quels furent les pays traversés et ceux qui vous ont le plus marqués?

J’ai quitté pour la première fois mon pays en 1959, à l’âge de 17 ans, en réaction à la dictature qui était alors infligée à l’Espagne. Je me suis rendu en Allemagne où je suis resté un an. C’était très intéressant d’être dans un pays en pleine reconstruction. Je me suis ensuite rendu dans de nombreux pays européens, puis ce fut au tour de l’Afrique et de l’Amérique. L’impression ressentie par les lieux et les pays que vous traversez dépend souvent de votre âge, de votre maturité, de la façon dont vous acceptez la différence mais c’est certainement le continent africain qui m’a le plus attiré pour sa notion de l’essentiel et de l’originel qu’il véhicule.

– Quand avez-vous découvert le Maroc ?

Mon premier voyage au Maroc remonte à 1988, il y a près de 25 ans. Il a duré 15 jours durant lesquels j’ai sillonné tout ce pays étonnant à la découverte de sa magie. J’ai décidé que l’endroit le plus envoûtant était le sud, dans le désert, et j’y suis resté un mois. Il ne s’agissait pas d’aventure, de tourisme. Mon but n’était pas de traverser le désert en jeep pour ensuite me vanter de cette aventure. Je me suis arrêté à Rissani et mon territoire est alors devenu un triangle formé par Zagora, Mhamid et la frontière algérienne. Tout est gravé en moi : la solitude du désert, ce paysage infini, les gens austères qui se réunissent durant les souks où vous n’avez pas besoin d’argent mais simplement d’échanger,… Là-bas, les gestes et les regards suffisent pour se comprendre.

– Durant votre dernier séjour au Maroc, à la Résidence d’Artistes Ifitry, vous avez travaillé sur le thème L’homme en construction. Qu’entendez-vous par ce thème?

Il y a de nombreuses périodes et étapes de la carrière d’un artiste. Il y a des moments où le travail devient plus abstrait et d’autres où il prend une forme plus figurative. L’essentiel restant, pour moi, le travail pictural, la langue visuelle idéale pour exprimer des émotions. Le thème L’homme en construction est un sujet qui a toujours été dans mon esprit, plus ou moins intensément selon les périodes. J’ai toujours pensé que le visage humain est de loin le plus beau des paysages. Un visage, un regard, expriment quelque chose de tellement complet que l’on est probablement bien au-delà de la compréhension de certains scientifiques. Arriveraient-ils à comprendre que ce visage, ce regard peuvent comprendre l’ensemble de l’univers ? Et que, en restant dans cette conception, l’être humain est une merveille de par son impressionnante structure cellulaire.

Personne ne semble conscient que le chemin entrepris par l’être humain depuis la création atteint aujourd’hui un niveau de stupidité et de cruauté insoutenable qui nécessite de tirer la sonnette d’alarme. Il est temps de questionner l’intelligence dont se targue ce mammifère. C’est ce qui motive sans doute le titre L’homme en construction. Il est sûrement difficile de revenir sur l’attitude générale de l’être humain et d’arriver à une situation propre et durable. Pour cela, il faut que chaque individu assume d’entamer la lourde tâche d’une nouvelle construction. Nous sommes face à une entreprise qui nécessitera plusieurs millénaires.

– Vous avez ensuite entamé le travail sur ce thème à Sao Paulo. Pouvez-vous revenir sur cette première phase ?

Le travail a démarré en janvier de cette année, lors du séjour dans mon atelier de Sao Paulo. Il a cependant été initié par mes contacts avec Mostapha Romli, le directeur de la Résidence d’Artistes Ifitry à Essaouira et avec Pilar Algarra, la directrice de la Fondation Inspirarte de Valence. J’avais déjà à l’esprit mon prochain séjour à Essaouira quand ce thème s’est imposé. J’étais encore au Brésil lorsque le travail a commencé à se détacher de tout ce qui est accessoire et que l’influence d’Ifitry est apparue. Mais c’est à Essaouira que l’œuvre a véritablement éclos, se défaisant de ce qui est inutile, se délestant de couches qui rendent parfois le travail artistique trop pesant. Ifitry, un lieu lié au sable du désert, ce sable que j’avais appris à connaître à une autre époque, et à la mer, à l’immensité de l’océan Atlantique; un site vierge de toute banalité et de toute anecdote.

– Comment s’est ensuite déroulé votre séjour à Ifitry ?

Un espace comme Ifitry, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. Il m’a permis d’avoir des contacts merveilleux et d’échanger avec des artistes venus d’ailleurs, d’autres mondes. Durant mon long séjour, j’ai eu la chance de discuter et d’interagir avec des artistes internationaux, ce qui est un privilège difficile à vivre ailleurs. J’ai même eu l’occasion de participer à des spectacles, à intervenir dans le travail d’autres artistes, d’autres groupes, notamment dans des performances. Cependant, afin de pouvoir m’isoler pour travailler et de profiter pleinement de ce sentiment de solitude qu’offre la vue sur l’immensité de l’Atlantique, j’ai demandé à bénéficier d’un studio pour mon usage exclusif, ce qui m’a permis de produire de manière intensive, créant plus de 40 pièces qui seront exposées à ma prochaine exposition qui aura lieu cette année à Casablanca.

– Pensez-vous continuer sur le thème de L’homme en construction ?

L’homme en construction est un sujet qui m’a tellement passionné qu’à un moment, je ne pouvais prendre le temps de rencontrer les nouveaux arrivants à la Résidence, j’étais totalement impliqué à la réalisation d’une toile de 200 sur 300 centimètres. Cela fut comme une extension de la magie que j’ai ressentie et dont je ne pouvais me soustraire. Je pense que cette série n’est pas encore épuisée et qu’il y a encore quelques chapitres à fermer. La conclusion de cette étape de mon œuvre sera déterminée par mon prochain voyage.

Biographie

Uiso Alemany est né en 1941 à Valence, Espagne
Il vit et travaille à Valence, Espagne

Les musées de par le monde lui ont consacré des expositions parmi lesquels Francfort, Valence, Barcelone, Madrid, Bruxelles, La Havane, Tel Aviv, Zion le Rison, Buenos Aires, Montevideo, Florence, Sao Paulo, Recife, Fortaleza, Salvador de Bahia, Bilbao, Lisbonne, Curitiba, Guadalajara, Mexico, Abu Dhabi sans oublier les grands salons internationaux d’art.

Dernières expositions individuelles (extraits)

2012 . Galeria Sergio Caribé . Sao Paolo, Brésil
2012 . Fundacion Frax . Alicante, Espagne
2011 . Centro del Carmen . Valence, Espagne
2011-07-06 . Galeria Art Lounge . Lisbonne, Portugal
2010 . Museo Afro Brasil . Sao Paulo, Brésil
2005 . Barco del arte . Bilbao, Espagne
2004 . Museo do Estado de Pernambuco . Recife, Brésil
2004 . Museo Oscar Neimeyer . Curitiba, Brésil
2004 . Instituto Tomie Ohtake . Sao Paulo, Brésil
2002 . Palazzo Medici Riccardi . Florence, Italie
2001 . Circulo de Bellas Artes . Madrid, Espagne
2000 . Museo Pinacoteca . Sao Paulo, Brésil
2000 . Museo de Arte Contemporaneo . Recife, Brésil

Dernières expositions collectives (extraits)

2012 . Biennale Internationale de Casablanca, Maroc
2012-11 . Art nueva Delhi . Delhi, Inde
2012-10 . Arte Madrid . Madrid, Espagne
2011 . IVAM . Valcence, Espagne
2011-10 . Art Dubai . Dubai . Emirats Arabes Unis
2010 . Museo Salvador Allende . Chili
2010 . Museo do Estado de Pernambuco . Recife, Brésil